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Publié le 8 septembre 2022 dans

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Violences policières

La peine de mort a-t-elle été rétablie par la police sans qu'on le voie ?

Les condamnés à mort avaient un procès. On ne peut pas en dire autant de la passagère du véhicule de Rennes, ni des autres exécutés. Autopsie de la nouvelle barbarie policière.

« La peine de mort rétablie par la police » : rien ne va

Dire que la police a rétabli la peine de mort, c’est prendre acte du pouvoir que lui a donné le gouvernement. Ce n’est ni un jeu de mot, ni un abus de langage : c’est la réalité. La peine de mort a été rétablie, parce que la police tue de manière systémique et schématique. On l'a vu à plusieurs reprises ces jours passés.

Pour autant, cette peine de mort est différente de la peine de mort telle qu'elle a été abolie en 1981. Au lecteur policier qui lirait ces lignes : il ne faut pas trop compter sur cet argument, parce que la version policière de la peine de mort est pire que la version originale, qui déjà était un morceau entier de barbarie. Ce dont il s'agit, on peut le résumer en quelques énormes problèmes :

  • La peine de mort. Il faut le répéter : l’argumentaire médiatico-policier soufflé par les macronistes est une tentative de justification d'une sentence de mort. Il consiste à insinuer que celui ou celle qui se fait tuer l’aurait, au fond, un peu cherché quand même. Il est illégal en France de punir avec la peine de mort en théorie. La police tue impunément en pratique, ce qui revient à lui conférer ce pouvoir de vie ou de mort. L'abolition de la peine de mort avait comme principal argument qu'il était impossible d'être certain, que la mort était irrévocable, et que pas même un juge, pas même la Justice, ne pouvait prononcer un jugement aussi catégorique que la peine de mort, contre quiconque.
  • Par la police. Elle court-circuite le système judiciaire ce faisant : ce n’est pas à la police de décider d’une pareille sentence. La justice des humains n'est pas la justice de Dieu, certes, mais de toute façon, la police n'est même pas la justice des humains. Un mort dans une opération de police est de toute façon un échec et doit être traité et considéré comme tel sans sourciller. C'est un échec parce que précisément la justice ne pourra jamais avoir lieu. Or qu'est-ce qui nous distingue du terroriste sinon notre croyance en une justice principielle ? Un mort par la police, c'est un échec pour la société des humains, qui n’a pas su résoudre avec hauteur une tension qui la traverse.
  • Rétablie. Ce pouvoir n'avait jamais été donné à la police auparavant. Jamais la police n'a autant tué. Depuis 2017 et la loi sécurité publique, qui élargit le périmètre de la légitime défense pour les officiers de police, les policiers tirent davantage, et tuent davantage. Davantage, ça se mesure : cinq fois plus. Macron n'a pas tant rétabli la peine de mort qu'il a créé un nouveau monstre : une peine de mort sans procès, arbitraire, imprévisible, qui peut également être appliquée sur l'entourage du suspect (sa petite amie passagère de la voiture) et non sur le suspect lui-même.
  • Un rappel : l’ineffacité totale de ce type de procédé. On ne lutte pas contre la petite ou la grande délinquance en faisant le cow-boy, en serrant les vis et les boulons, ou en tirant de temps en temps sur deux ou trois personnes. La peine de mort n'a jamais fonctionné, elle ne fonctionnera pas davantage maintenant qu'elle est arbitraire, et disons-le, profondément injuste. Le problème de la police actuellement est qu’elle ne résout rien, elle ne lutte pas contre la drogue par exemple, ni contre quelque délinquance que ce soit. Elle réprime, à peu près toujours les mêmes, pour à peu près n’importe quoi. Qu’essaie-t-on de prouver ? Les policiers eux-mêmes s’en rendent compte et la perte de sens liée à leurs missions conduisent 40 policiers par an au suicide, selon UNSA police.

Comment en est-on arrivé à donner un pouvoir de vie ou de mort à la police ?

Avant de répondre à cette question, j’aimerais proposer une analogie pour mieux comprendre.

Si des trains déraillaient tous les jours, est-ce qu’on finirait par accepter les déraillements comme une triste réalité indépassable ? Une première réaction serait de hausser les épaules, et de se dire : « c’est triste, mais c’est comme ça, il faut faire avec. On est bien contents d’avoir des trains, c’est le prix à payer. »

L’autre solution serait de penser qu’il y a un problème, et de chercher à le résoudre. Et c’est ce qu’on fait : quand il y a un accident de train ou d’avion, on en cherche sérieusement les causes pour éviter que cela ne se reproduise. On ne se contente pas d’imputer ça à une erreur individuelle et de passer à autre chose.

Rémi Fraisse, Babacar Gueye, Adama Traoré, Steve Maia Caniço, ce sont des noms de morts causés par la police ces années passées. Vous comme moi, nous aurions préféré ne pas les connaître : mais nous n’acceptons pas une mort causée par la police avec un haussement d’épaule, et tant mieux.

Maintenant, les affaires de morts causés par la police se multiplient : depuis le début de l’année, la presse a fait état de 10 affaires impliquant à chaque fois au moins un mort. Depuis 2017, c’est 26 morts d’après Basta, soit plus de cinq personnes par an. Or, c’est en 2017 qu’une loi a été adoptée élargissant le cadre de la légitime défense pour la police ; avant cette date, une personne était tuée tous les ans en moyenne, toujours d’après l’enquête de Basta. C’est donc cinq fois plus de morts du fait de cette loi votée par LREM. D’après une note interne de l’IGPN, citée par France Info, c’est une augmentation de 50 % des tirs de policiers et gendarmes depuis cette date.


Non seulement la police tue, mais elle est encouragée à le faire. Les leçons pourraient être tirées des événements, mais il y a un choix délibéré de ne pas le faire, comme si le gouvernement encourageait les trains à dérailler. Il faut le dire : la loi sécurité publique de 2017 est une loi qui a donné de facto le pouvoir de vie ou de mort aux policiers en France. C’est une peine de mort arbitraire et sans procès. C’est ce que dénoncent Gérard Filoche (GDS), mais également Antoine Léaument (LFI), Thomas Portes (LFI), Manon Aubry (LFI), ou encore l’association Attac. La loi de 2017 est dénoncée parce qu’elle serait un permis de tuer, qui donne des garanties supplémentaires au policier sur son impunité.







Pour les syndicalistes policiers, rien à voir avec la loi. « Ces refus d’obtempérer sont de plus en plus en réalité des tentatives d’homicide », se défend auprès de l’AFP Grégory Jordon, secrétaire général d’Unité SGP FO.

En fait, on observe peu d'évolution sur les refus d'obtempérer qui représentent un danger pour l'officier de police. D'après les chiffres de l'ONISR (Office National Interministériel de la Sécurité Routière), on est passé pour les refus d'obtempérer dangereux de 4 000 à 4500 par an entre 2019 et 2020. Il semblerait que les syndicats policiers choisissent le mauvais indicateur, celui des refus d'obtempérer tout court (qui lui a augmenté de près de 50%), et surinterprètent une évolution somme toute assez marginale comparée à l'augmentation des coups de feu et des morts.

Le syndicat Alliance, quant à lui, trouve de toute façon la loi de 2017 insuffisante : il voudrait aller encore plus loin et disposer d’une présomption de légitime défense. Que ce syndicat se rassure et trouve du réconfort : dans les faits, pour l’IGPN, pour les magistrats, pour les médias et une bonne part de l’opinion publique, c’est déjà le cas.

Un schéma rodé

Étape 1 : les médias

Systématiquement, l'entreprise de normalisation a suivi le même schéma : d’abord les médias nettoient. Avant la moindre réaction policière ou politique, les médias reprennent l’affaire et cherchent à gros traits à accabler la victime. C’était un délinquant. C’était quelqu’un qui ne marchait pas droit, qui ne se coiffait pas bien, n’importe quoi pour dire que finalement, le mort n’était pas un ange, qu’il n’était pas un innocent. Il s’agit de salir son nom. « Un forcené abattu par la police » titrait par exemple Ouest France après la mort de Babacar Gueye en 2017. On apprendra quelques jours plus tard que Babacar Gueye était en détresse psychologique, et que c’était les pompiers qui avaient été appelés par son voisin et non la police. Le mal était fait : Ouest France ajoutait l’indignité à l’horreur et ouvrait la voie à la défense des bourreaux. À Nice, il y a quelques heures encore, BFM titrait : « Un chauffard abattu par la police ».


Dans le cas où la morte est la passagère du véhicule que visait la police, comme à Rennes ou à Vénissieux, le média s’accroche, s'adapte, et n’affirme rien trop vite, mais n’oublie pas cependant qu’une enquête est en cours et que si le policier n’est pas reconnu responsable, selon la justice, alors c’est que finalement peut-être que l’on sera obligé de dire que le conducteur a mis en danger sa passagère. Une inversion outrancière devant laquelle ils ne reculent pas.

Étape 2 : la police

La police, alors certaine de pouvoir parler sans véritable contradiction, vient défendre le bourreau sur tous les plateaux, par l’entremise de son syndicat d’extrême-droite préféré. C’est la deuxième étape du schéma. Elle pleure, elle trouve qu’on ne la laisse pas assez faire et qu’on la bride, et que finalement c’est pour ça qu’il y aurait de la délinquance en France. Qui aurait l’idée de lui rétorquer des chiffres, de lui montrer qu’elle ne sert objectivement à rien dans la lutte contre la délinquance mais qu’il a été maintes fois montré qu’elle est raciste et qu’elle envenime une situation déjà compliquée ?

C’est pourtant ce que montre, par exemple, un rapport du défenseur des droits de 2017 qui dit que vous avez 20 fois plus de chances de vous faire contrôler quand vous êtes racisés que quand vous ne l’êtes pas.

Plutôt les médias laisseront les syndicalistes sortir tous les prétextes qu’ils peuvent imaginer, et même mentir comme dans l’affaire de Nice, pour justifier leurs tirs. La loi de 2017 donne cette lattitude au policier : en élargissant le spectre de la légitime défense, elle donne le loisir au policier d’inventer à peu près n’importe quel motif pour son tir. C’est ce qu’affirmait Fabien Jobard, directeur de recherche au CNRS spécialiste des questions de police, pour France Info : « si on pousse le raisonnement, on peut trouver énormément de prétextes au fait de tirer. On peut tirer sur quelqu’un qui, à l’instant T, ne représente plus aucun danger pour quiconque. Mais comme il s’est montré dangereux dans sa fuite, on peut partir du principe qu’il va de nouveau l’être donc on engage. »

Dans l’affaire de Nice, les policiers avaient inventé la présence d’un autre policier qu’il fallait défendre parce qu’il allait être renversé, avant de revenir sur leurs dires quand une autre vidéo prise d’un autre point de vue a été partagée.

Étape 3 : le gouvernement

Et là, le gouvernement arrive. C’est la dernière étape de la recette. Évidemment il joue la carte de l’autruche, ce qui est d’autant plus lâche que les responsables politiques connaissent la situation réelle, mais qu’ils décident de s’asseoir dessus ; la gauche, elle, tente dans cette situation de faire preuve de pédagogie. Mais certains abandonnent au vu du backlash médiatique : ainsi de Fabien Roussel, de Yannick Jadot et d’une partie du PS, qui décident d’abandonner le combat antiraciste et la critique de la police au nom de la république et de la lutte contre le communautarisme. Ces gens-là refusent la généralisation, quand bien même on a des preuves que la police est raciste, quand bien même on voit que la police tue, affaire après affaire, quand bien même on mesure ses effets, à savoir une criminalisation de la pauvreté et une intolérance raciste (du fait d'une surveillance particulière des populations racisées), quand bien même on constate l'inefficacité totale des mesures de lutte contre les drogues et contre la prostitution. Stratégie de l’autruche.


Les politiques au pouvoir, du type Darmanin, vont alors surenchérir en proposant des lois sécuritaires qui donnent toujours plus de pouvoir à la police. Dans les faits, la police se soustrait à la justice. Avec les comparutions immédiates et la focalisation de la police sur les personnes racisées, la police était déjà une arme incontrôlable contre les populations pauvres et racisées. Avec la loi de 2017, le gouvernement lui a donné un nouveau pouvoir : celui d'une peine qu’on croyait abolie, la police peut tuer sans être inquiétée.

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